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Don’t look up: vulgariser la réalité


« Don’t Look Up reflète la folie dont je suis témoin tous les jours », écrit le climatologue américain Peter Kalmus dans The Guardian. « J’ai aussi souffert de cette dissonance lors d’interventions dans les médias, avec la question de la manière d’aborder des enjeux graves liés au changement climatique, dans un monde médiatique qui cherche la distraction, les aspects simplistes, la dispute », renchérit sur Twitter la climatologue française Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du Groupe 1 du GIEC.

Pour qui l’ignore encore, Don’t Look Up (en français, Déni cosmique) est une comédie grinçante sur la découverte d’une comète qui va bientôt percuter la Terre avec le potentiel d’annihiler l’humanité… et le déni qui s’ensuit. Entre une présidente des États-Unis (Meryl Streep) plus inquiète de l’effet que ça aura sur les élections, et des médias plus intéressés par l’angle « léger » de l’histoire, les deux astronomes (Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence) se retrouvent dans une situation similaire à celle des climatologues depuis 30 ans. Ce qui est exactement l’objet du film, reconnaît son réalisateur, Adam McKay: une métaphore, une allégorie, une satire.

Certains n’ont toutefois pas exprimé autant d’enthousiasme que les scientifiques et les militants écologiques. « Trop évident », « manque de nuances », « rate la cible », « lourd », sont quelques-uns des commentaires des critiques cinématographiques.  Une réserve qui, pour le journaliste Nathan Robinson, dans la revue Current Affairs, en dit plus sur eux que sur le film puisque, dans le film, le grand facilitateur de ce déni cosmique, c’est l’écosystème moderne de l’information. Un écosystème où la séparation d’une vedette de la chanson et de son petit ami prend le dessus sur une comète qui va percuter la Terre; où la page couverture du magazine Sports Illustrated titre « La fin du monde est proche. Y aura-t-il un Superbowl? »; et où des influenceurs des médias sociaux font grimper, dans l’algorithme, le mot-clef « Don’t look up » —ne regardez pas en haut.

Comme le dit aux deux astronomes le régisseur de plateau de l’émission du matin où ils s’apprêtent à annoncer leur découverte: « Super. Nos animateurs adorent la science. Rappelez-vous de garder ça simple et amusant. »

« La chose la plus effrayante de Don’t Look Up, c’est qu’aussi absurde qu’il soit, il exagère à peine », résume le journaliste Branko Marcetic, du magazine de gauche Jacobin. Le film a de quoi rendre furieux « parce qu’il réussit parfaitement à traduire la frustration des experts du climat », commente le journaliste David Vetter, du magazine de droite Forbes.

Et il y a dans le film bien plus que l’écosystème médiatique. Il y a le milliardaire de la Silicon Valley, symbole du techno-optimisme à outrance. Il y a les militants calqués sur les pro-Trump, mais qui se révoltent lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils ont été floués. Comme l’écrit Robinson, le film « semble nous montrer un aspect très négatif de nous-mêmes », mais au final, son duo de scénaristes a plus de foi en l’humanité que ce que les critiques leur prêtent comme intentions: le film s’en prend plutôt aux gens qui ont suffisamment de pouvoir pour manipuler les faits, et qui s’en servent allègrement. « Le film ne montre que partiellement le cynisme de ceux qui ont tout à gagner du statu quo, le rôle des marchands de doute qui ont sciemment construit la désinformation, le greenwashing », ajoute Valérie Masson-Delmotte.

Une satire peut-elle changer des comportements face à l’urgence climatique, là où des films-catastrophes n’y sont pas arrivés? Pour le journaliste environnemental Brian Kahn, c’est mal poser la question: le succès du film et les discussions qu’il suscite démontrent qu’il y a un besoin dans le public pour aller plus loin. Et en attendant, Don’t Look Up peut au moins faire comprendre à certains la difficulté à vulgariser une menace existentielle: si c’est difficile avec une comète qui va détruire la Terre dans six mois, imaginez une menace climatique étalée sur des décennies. « Don’t Look Up est une des plus importantes contributions à la vulgarisation de la science », commente l’astrophysicienne Rebecca Oppenheimer, dans le Scientific American. Sauf qu’au lieu de s’attaquer à une forme d’inculture scientifique, c’est plutôt une vulgarisation du déni de la réalité.





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